Le pouvoir d'endoctrinement de l'humour

L'humour, même présenté comme au second degré, n'est ni innocent ni sans conséquences

Une négligence dont les défenseurs du devoir de mémoire se mordra certainement les doigts encore longtemps, c'est d'omettre de préciser que les idéologies d'extrême-droite ne se présentent pas toujours comme telles.

De tous temps, de nombreux humoristes ont exploité le filon de l'humour dit "politiquement incorrect", qui consistait alors à faire mine d'adhérer à une idéologie tout en caricaturant cette dernière ainsi que les gens qui y adhéraient pour de vrai. Le label "second degré" permettait alors de dépasser les limites légales en matière d'incitation à la haine, le côté humoristique lui retirant à priori toute dangerosité.

Hélas, cela ne devait pas durer. Au fil du temps, ces mêmes blagues, bien que se présentant toujours comme du second degré, se sont mises de plus en plus à ressembler à des idées que des militants politiques pouvaient dire sérieusement. Les blagues n'avaient plus grand-chose d'un second degré, mais en revendiquaient toujours l'étiquette, qui constituait un passe-droit efficace.

C'est alors qu'elles se sont mises peu à peu à avoir le rôle inverse de celui qu'elle avait jadis: au lieu de se moquer et dévaloriser une idéologie, elle se sont désormais mises au service de ces dernières, la chute étant devenue dévalorisante non plus pour l'idéologie et ses adhérent, mais des boucs-émissaires habituels de ces derniers. De plus, l'humour a un aspect fédérateur, possède toujours un vernis de respectabilité aux yeux du grand public, et dès lors qu'on fait rire non plus d'une idéologie mais avec cette dernière, on l'inculque et on la décomplexe. De plus, elle est rendue d'autant plus attirante qu'elle ne ressemble pas, pour les yeux non-avertis, à de la propagande. Et puis, il était facile de balayer d'un revers de la main les critiques en les traitant de rabat-joie ou d'ennemi de la liberté d'expression, que demander de plus ?

C'est alors que la machine se met en place. Fin 2010, des forums fréquentés par des jeunes se sont vus envahir de mèmes humoristiques ayant pour point commun un ressort comique particulièrement dévalorisant envers des groupes humains marginalisés, la prétention "simplement humoristique" servant alors de valise diplomatique et passait entre les mailles du filet de la modération. Le mécanisme a fonctionné du tonnerre jusqu'à mettre les forums à un point de non retour.

De simple lieux de discussions, ils se sont rapidement mutés en ce qu'on pourrait appeler "les jeunesses hitlériennes 2.0". Dès lors, les groupes marginalisés n'allaient plus connaître de répit. Profitant en outre de la large impunité du cyberharcèlement et des agressions se produisant en ligne, ils sont devenus un QG où l'on s'organise afin de réduire au silence des cibles gênantes. Et tous les coups sont permis: agressions verbales, menaces envers la cible ainsi que ses proches, diffusion de leur adresse privée conduisant parfois à des violations de domicile, piratages de comptes en ligne, diffusion de rumeurs, la fin justifie les moyens.

Le plan a très bien fonctionné. Même si les plate-formes concernées ont fini par réagir, c'était déjà trop tard. Les sanctions, bien trop faciles à contourner, se sont métamorphosées en trophées de chasse, et même quand la modération se fait un peu trop sévère, il est toujours temps de déménager vers un endroit plus laxiste, voire où la modération est techniquement impossible.

Le bilan est accablant. Désormais, les idées d'extrême-droite ont le vent en poupe, y compris chez les jeunes, et possèdent une forte légitimité politico-médiatique, au point de faire craindre la réédition prochaine de ce qui se passa en Allemagne voici 88 ans. Tout cela parce que les territoires de la mémoire ont négligé de pointer ce qui est pourtant la technique d'endoctrinement la plus efficace jamais créée.